D’un côté le FC Nantes. De l’autre l'AS Saint-Étienne. Le palmarès de ces deux clubs est éloquent sur la période considérée. En quatorze ans, les Verts et les Jaunes trustent à eux deux sept
titres de champion de France. La renommée des Nantais n'est pourtant pas celle des Stéphanois, qui marquent les esprits en 76. Leur parcours européen suscite la passion dans tout le pays :
Saint-Étienne qui gagne, c'est le sport français qui sort du marasme.
A l'échelle nationale en revanche, Nantes et Saint-Étienne sont de vrais rivaux. 1970 à 1984 représente avant tout quatorze années de rivalité -sportive- pour l'hégémonie sur le football
français. Les joueurs en témoignent dans la première partie.
Nantes et Saint-Étienne, ce sont aussi et surtout deux villes, deux régions et deux philosophies différentes - pour ne pas dire opposées. Les deux clubs avaient pourtant le même objectif :
atteindre le sommet. Comment des valeurs extra-footballistiques forgent-elles la manière d'évoluer sur le terrain ? En quoi la réussite de ces clubs est un modèle ? Décryptage dans la seconde
partie.
Ce duel direct ou à distance entre les deux équipes phares du championnat de France a fait couler beaucoup d'encre dans les journaux. Le traitement journalistique est à la fois très proche et
très éloigné de ce qui se fait aujourd'hui. Une sélection d'articles de presse de l'époque, compilés dans la troisième partie, en atteste.
Enfin, les quelques morceaux musicaux achèveront cette plongée dans le foot d'avant.
Paroles de joueurs (1ère partie):
Thierry TUSSEAU: « Je suis fier d’avoir vécu ça »
Thierry TUSSEAU signe son premier contrat pro en 1973 au FC Nantes. Il y restera dix ans, avant de partir pour les Girondins de Bordeaux. L’ancien défenseur international gère
aujourd'hui la société de négoce Bordeaux et Vins de France.
Un match contre Saint-Étienne, c’était comment ?
C’était un match entre les clubs phares de l’époque. Un match attendu qui mobilisait toute une région. Toute la semaine, avant la réception de Saint-Étienne, on sentait l’euphorie qui montait :
ça commençait dès le lundi, il y a avait la presse, et en ville les gens ne parlaient que de ça. Pour les autres rencontres, c’était différent. Quand on jouait Saint-Étienne, à domicile, le plus
souvent, on gagnait. J’en reparle encore avec des anciens stéphanois.
Il y a un match qui vous a particulièrement marqué ?
(sourire) La demi-finale de Coupe de France 1977, forcément ! A l’époque, elle se jouait en matches aller et retour. A l’aller, on l’emporte 3 à 0 et j’ai une balle de 4 à 0... à dix minutes de
la fin. Mais Curkovic (le gardien de l’ASSE, de 72 à 80, ndlr) m’a empêché de marquer. Son attitude m’avait surpris… Je me présente devant lui, et Curko reste stoïque, comme un piquet. Je freine
ma course, quelqu’un revient sur moi… Il n’y a pas eu but. Le match retour avait lieu quinze jours après. Le public nous voyait déjà en finale.
Et au retour…
Au retour, dans le vestiaire, lors de la causerie d’avant match, Jean Vincent nous a demandé comment on voyait ce match, ce que pouvait être le scénario idéal. Jean Vincent était un entraîneur
qui était joueur dans l’âme. Nous lui avons répondu : en marquant un but dans le premier quart d’heure.
Puis ?
Après dix minutes de jeu, Amisse déborde sur le côté droit du terrain, ce qui était rare (sourire). Il arrive vers la ligne de corner, et centre pour Pécout. C’était donc un centre en retrait !
Pécout marque. Silence dans le stade. Mais l’arbitre siffle hors-jeu ! On a bien contesté mais…
3 à 0 à la fin du match, donc prolongations. C’était chaud. Si je me rappelle bien, à la fin de la première, le score n’a pas bougé. Coup-franc de Michel, on marque. Je ne me souviens plus
comment Saint-Étienne marque son quatrième but. Mais à ce moment-là il reste quatre à cinq minutes de jeu ! Le stade pousse. Et Revelli tape le ballon avec l’arrière de la tête (mime), lobe
Bertrand-Demanes…Alors-là…
Ce match restera gravé à jamais dans nos têtes. On en parle encore entre nous. C’est vraiment un fait marquant. Les gens m’en parlent de ce match, mais toujours du dernier but de Saint-Étienne et
jamais du but qui nous est refusé au bout de dix minutes.
Quel souvenir avez-vous de Geoffroy-Guichard ?
Je me rappelle qu’il fallait aller s’échauffer sur un autre terrain, et longer la tribune. Même s’il y avait une vive rivalité, c’était bon enfant, sans l’agressivité qu’il peut y avoir
aujourd’hui dans beaucoup de stades. C’est justement à partir de cette demi-finale retour que le public stéphanois a scandé « Les Canaris sont cuits, cuits, cuits… »
A Nantes, le stade Marcel-Saupin était moins « chaud » ?
(dubitatif) Il n’était pas rare, quelle que soit l’équipe que nous recevions, qu’il y ait 30000 spectateurs. Ils étaient très proches du terrain. Donc beaucoup d’équipes craignaient ce stade. Si
en plus, nous étions en forme, c’était l’enfer pour l’adversaire. Saint-Étienne savait, encore plus après la Coupe d’Europe, qu’en y venant ils encaisseraient plusieurs buts.
Les deux clubs étaient donc vraiment opposés ?
Oui. C’étaient deux gestions différentes, deux régions différentes. Mais aussi deux jeux différents : intrinsèquement, on était plus forts. Eux, c’était du costaud, plus du physique, plus une
équipe de contre.
Pourquoi si peu de transferts entre les deux équipes ?
C’était incompatible ! Les deux clubs avaient des mentalités différentes, c’étaient les clochers à l’époque. Aujourd’hui, ça n’existe plus.
Comment avez-vous vécu l’épopée des Verts en 1976 ?
On était les premiers supporters des Verts. On se connaissait au travers des matches en équipe de France. Je me souviens même que nous étions allés les voir jouer à Liverpool, le match où
Bathenay avait tiré un superbe coup-franc. Ils avaient été éliminés je crois (victoire 3 à 1 des Anglais, ndlr). Anfield Road, c’était chaud aussi !
Jouer ensemble en équipe de France et se retrouver face à face en club, est-ce que c'était gênant ?
Pas du tout. Les matches étaient de rudes combats, avec de l’engagement, mais après, on oubliait.
Si on devait comparer le football de cette époque et celui d’aujourd’hui…
(il coupe) Je n’aime pas comparer, ça ne sert pas à grand chose... Disons que c’est différent.
Vous aviez moins de pression ?
On en avait de la pression, mais une pression sportive. Il y avait moins d’importance au financier. Aujourd’hui, le football, on en parle tous les jours, on veut tout savoir… Le foot est le
reflet de la société.
Êtes-vous nostalgique de cette période ?
Pas nostalgique du tout ! Mais j’en parle avec grand plaisir (sourire). Et avec fierté... Oui, je suis fier d’avoir vécu ça.
Gérard FARISON: « Je suis fier d’avoir vécu ça »
Gérard FARISON est un Stéphanois pur souche. Arrière latéral gauche, il évolue à l’ASSE de 1964 à 1980 et met fin à sa carrière à l’âge de 36 ans. Aujourd’hui il vit à Saint-Raphaël, et
ne revient presque jamais à Geoffroy-Guichard. "L’inusable, le vétéran stéphanois fut encore l’un des meilleurs de son équipe : vigilant, correct, très offensif, il aurait pu marquer un but.
Saint-Etienne perdra beaucoup avec le départ de Farison, joueur tout à fait exemplaire", déclarait le quotidien L'Equipe après la demi-finale de Coupe de France 77.
Quel souvenir gardez-vous des confrontations face au FC Nantes ?
C’étaient des matches entre deux équipes qui voulaient dominer le championnat, avec beaucoup de motivation des deux côtés. Il fallait toujours montrer qu’on était les meilleurs. Mais on aimait
bien ce genre de rencontre, car les deux équipes jouaient bien au ballon. Là, les deux équipes jouaient pour gagner ; il arrivait souvent que les autres jouent pour ne pas perdre. Les Nantais
faisaient circuler le ballon. Quand ils jouaient à Marcel-Saupin, ils avaient une motivation supplémentaire. C’étaient des matches durant lesquels on prenait du plaisir.
Dans quel état d’esprit se déroulaient ces rencontres ?
C’était assez engagé, mais les deux équipes se respectaient. En général, il y avait très peu d’incidents. Beaucoup de joueurs évoluaient ensemble en équipe de France. Pendant les stages, on se
branchait… C’était très sain. (Gérard Farison compte une sélection en équipe de France, c’était en 76 face à la Pologne. Il a disputé un autre match sous les couleurs tricolores, non comptabilisé
cette fois : il s’agissait d’une rencontre amicale contre le Borussia Mönchengladbach).
L’ambiance à Marcel-Saupin ?
C’était un peu la même ambiance qu’à Saint-Étienne, un stade archi-comble…Ils refusaient même des gens. Ce match, c’était le match de l’année, celui qu’il fallait gagner… comparable au derby face
à Lyon. C’était un second derby en fait, même si Nantes était évidemment plus loin. Nos rivaux, à cette période, c’était Lyon, Marseille, PSG et Nantes, parce qu’ils voulaient dominer le
championnat.
Un match face à Nantes vous a particulièrement marqué ?
En Coupe de France, où nous avions gagné 4 à 1 au retour…
C’était une demi finale, vous aviez gagné 5 à 1...
Ah oui ! Je me souviens aussi, pour l’un de mes premiers matches, avoir joué contre Paul Courtin, à Marcel-Saupin. Après le match, il s’était conduit en vrai gentleman. Il avait déclaré dans la
presse que j’avais fait un bon match. Ça m’avait fait plaisir.
Est-il possible, selon vous, de dresser des parallèles entre ces deux clubs ?
Ces clubs reposent d’abord sur deux bons centres de formation. Ils se sont appuyés dessus pendant longtemps. Même si globalement, à Saint-Étienne, nous gardions la même ossature. On pensait plus
au maillot que maintenant. Les joueurs étaient au club depuis très jeunes. On se trouvait les yeux fermés. Un derby aujourd’hui n’est par exemple plus le même. Les joueurs sont moins concernés
qu’à notre époque.
Pourquoi si peu de transferts entre les deux clubs ?
D’abord, à l’époque, il y en avait beaucoup moins. On ne se voyait pas aller chez le concurrent, que ce soit à Lyon ou à Nantes. Et puis on était bien. On faisait partie des deux meilleurs clubs
en France, on serait allés chercher quoi ailleurs ?
Vous parliez de formation, Nantes a toujours poursuivi cette voie, tandis que Saint-Étienne s’en est un peu détaché, notamment vers 80 ...
De 70 à 80, il y a eu très peu de transferts de joueurs. Robert Herbin s’appuyait sur un groupe formé d’à peu près quatorze joueurs. Les dirigeants n’ont pas su renouveler les anciens. On a
vieilli. C’est vrai qu’il y a eu une cassure vers 1980, mais le problème est apparu dès 1978.
Vous êtes nostalgique de cette période ?
Un peu quand même, oui. Parfois, quand il faut montrer sa carte d’identité et que les gens reconnaissent mon nom, ça fait plaisir. Ce sont des gens qui ont la quarantaine, pas des jeunes…

Maxime BOSSIS « Là-bas, tout était fait pour faire peur… »
Maxime BOSSIS signe son premier contrat au FC Nantes
en 1972. Il fait ses premiers pas sur les pelouses de D1 au cours de la saison 73-74 contre Saint-Étienne. L’international quitte la maison jaune à l’issue de la saison 84-85. Champion de France
à trois reprises (77, 80 et 83), c’est lui qui porte le brassard de capitaine des « Barbus de Lu » lors du sacre de 83. Il est aujourd'hui consultant, relation publique et organise de stages
d’été.

Quel souvenir gardez-vous des confrontations Nantes-Saint-Étienne et Saint-Étienne-Nantes ?
C’étaient LES rendez-vous annuels ! Les matches les plus importants, sur lesquels toute une saison pouvait se jouer. Mais ce sont aussi des matches de coupe de France. Ces rendez-vous étaient
particuliers, c’était le jeu à la nantaise contre la puissance stéphanoise. Une opposition de style spectaculaire. Il y avait parfois de l’animosité, mais surtout du respect. Je me rappelle, pour
mon premier match contre Saint-Étienne, avoir marqué un but sur une frappe de trente mètres dans la lucarne de Curkovic. On gagnait plus souvent à domicile. A l’inverse, on perdait à
Saint-Étienne. Ca donnait vraiment lieu à de beaux matches.
Beaucoup de joueurs qui composaient les deux équipes se connaissaient bien. N’était-ce pas gênant ?
C’est vrai que beaucoup de joueurs évoluaient en équipe de France, c’était la période de la Coupe du Monde 78 en Argentine, avec pas mal de tournées à l‘étranger. Quelques années avant, nous
étions plusieurs à avoir fait notre service militaire ensemble, au bataillon de Joinville. Je sais que j’étais très copain avec Rocheteau. Il était ailier droit, moi arrière latéral gauche, donc
c’était mon vis-à-vis direct. Inconsciemment, je pense que je n’avais pas la même attitude, peut-être plus de mal à aller au contact.
Vous vous seriez vu jouer à Saint-Étienne ?
A l’époque, on était dans un club, ce n’était pas l’un ou l’autre : je me souviens, alors que j’étais encore stagiaire à Nantes, que Pierre Garonnaire (numéro 2 du club forézien et recruteur,
ndlr) m’avait contacté pour que je vienne à Saint-Étienne. Mais j’ai dit non, ce n’était pas pensable. On était ou à Nantes, ou à Saint-Étienne, pas les deux. Les Verts, c’étaient des groupes de
supporters un peu partout en France. Les puristes aimaient les Nantais.
Et l’ambiance ?
Deux ambiances à l’anglaise. Même si à Saint-Étienne, le foot représente plus qu’à Nantes. C’était terrible là-bas, un boucan d’enfer. Le public était plus proche de la pelouse… Je me souviens
que nous devions aller nous échauffer sur un autre terrain avant le match. Et il fallait passer derrière les tribunes, où les supporters se retrouvaient avant la partie. Là-bas, tout était fait
pour faire peur.
En 1976, c’est la fameuse épopée des Verts en Coupe d’Europe. Comment le vivez-vous, de Nantes ?
On était supporters des Verts en 76 ! C’était justement la période où j’effectuais mon service militaire, au bataillon de Joinville. Avec Platini et bien d’autres, on se réunissait pour voir les
matches. Saint-Étienne était un concurrent sur le plan national, mais en Coupe d’Europe, on ne le voyait pas de cette façon. Les Verts ont marqué les esprits parce que c’étaient les premiers à
faire ça après Reims. Toute la France était derrière eux ! Nous, il y a bien eu Valence en 80 (demi-finale de Coupe des coupes face au club de Bonhof et Kempes, remportée 2 à 0 à l’aller, perdue
4 à 2 au retour, ndlr), mais même si nous étions respectés, il faut bien dire qu’il n’y avait pas autour de nous le même engouement.
Nostalgique de cette époque ?
(Léger soupir) On ne peut être que nostalgique d’une période où on est jeune, où on fait un métier qu’on aime… Le temps passe vite… À une allure terrible. On sait que l’on ne vivra plus ce genre
de choses, que c’est une autre vie qui a commencé.
Les gens vous parlent des matches face à Saint-Étienne ?
Pas si souvent… Non, pas vraiment en fait, lorsque les gens me parlent du passé, c’est surtout pour les matches internationaux.
Quel regard portez vous sur le football aujourd’hui par rapport à cette époque ?
Il y a eu une évolution énorme dans le contexte. Les intérêts médiatiques et financiers ne sont plus les mêmes. Sur le terrain, les joueurs sont mieux préparés, même si je pense que
techniquement, à cette époque, les joueurs étaient meilleurs. Le milieu du foot a beaucoup évolué. Aujourd’hui les joueurs ont une approche carriériste. Avant, on appartenait à un club, on y
restait. Le président venait nous voir, et nous disait : « tiens, tu fais construire en ce moment… Ça te dirait de resigner ? » Et on resignait.
Le dernier match à Marcel-Saupin, le 13 avril 1984, et la victoire 1 à 0 contre les Verts, qui sont relégués en deuxième division, vous vous en souvenez ?
Pas du tout ! C’est vrai que c’est un beau clin d’œil… Je me rappelle aussi qu’avant de signer mon premier contrat, j’avais participé à la finale du concours des jeunes footballeurs, à Paris (il
avait fini en 37ème position, ndlr). Et le soir, nous étions invités à la finale de la Coupe de France… C’était en 1970, les finales avaient encore lieu à Colombes… Ce jour-là, nous avions vu
Nantes perdre 5-0 contre Saint-Étienne.
Patrick BATTISTON « Content de l'avoir vécu ...»
Patrick BATTISTON, joueur de l’AS Saint-Étienne de 1980 à 1983, est transféré de Metz en 1980. Il est champion de France au cours de sa première saison dans le Forez. Finaliste
de la Coupe de France 1982, il quitte Saint-Étienne pour signer un long bail en Gironde. Patrick Battiston est aujourd'hui responsable du centre de formation des Girondins de Bordeaux et
entraîneur de l’équipe réserve du club.
Vous avez joué trois saisons dans le Forez, quel souvenir gardez-vous des confrontations Nantes-Saint-Étienne et Saint-Étienne-Nantes ?
Un souvenir de matches toujours accrochés et très serrés. C’étaient deux équipes qui terminaient toujours en tête du championnat. Non pas que ces matches étaient particulièrement tendus, mais il
y avait une certaine effervescence. Les joueurs se connaissaient bien, car ils composaient l’ossature de l’équipe de France. Les deux stades se ressemblaient, avec un petit terrain, des
supporters proches de la pelouse… Oui, c’était vraiment ça : pas d’animosité dans le jeu, mais une rivalité assez saine. Avec pour enjeu l’hégémonie sur le foot français. C’était un peu
l’équivalent des Bordeaux-Marseille des années 80, ou des Paris-Marseille des années 90.
Une anecdote en particulier ?
Oui… Je me rappelle, lors d’un match à Saupin, d’un joueur de Nantes qui avait fait passer le ballon entre les jambes de Platini. Il ne l’avait même pas fait exprès. Mais ce joueur avait levé les
bras en direction du public, qui l’a applaudi… Alors qu’il n’y avait même pas petit pont ! Ça montre jusqu’à quel point peut aller l’envie d’écraser l’adversaire.
Ce joueur, c’était qui ?
Je le garde pour moi… (sourire)
Pourquoi avoir choisi Saint-Étienne à cet instant dans votre carrière ?
Tout simplement parce que c’était la meilleure équipe en France à cette époque ! A Nantes, les joueurs étaient plus souvent issus du centre de formation. A Saint-Étienne, nous venions d’horizons
différents. Et puis les Verts, c’était le mythe, les années européennes… J’avais été contacté par eux, mais pas par Nantes.
Selon vous, comment expliquer cet engouement autour de l’ASSE ?
Je pense que ce qui a marqué les gens, c’étaient les renversements de situation, en Coupe d’Europe notamment. Des moments épiques ! On ne pouvait être que pour Saint-Étienne. Une région ouvrière
avec des joueurs généreux capables d’enfiler le bleu de chauffe, se sublimer dès qu’il le fallait… C’était la seule équipe française à avoir fait ça. Nantes a joué en Coupe d’Europe, mais ce
n’était pas la même chose.
Quatre ans seulement après la fameuse épopée, y avait-il de la pression sur vos épaules, le poids du passé n’était-il pas lourd à porter ?
Pas du tout. Nous n’avions pas de pression. Vous savez, il y a des équipes qui jouent pour ne pas perdre. Nous, au contraire, on ne jouait que pour gagner. C’est un état d’esprit assez
révélateur.
Peut-on comparer le football de cette époque avec celui d’aujourd’hui ?
Non, comparer c’est difficile. Mais ce que je crois, c’est que Saint-Étienne était un club avant-gardiste. Notamment du point de vue des structures et de l’organisation. Nous disposions par
exemple de terrains d’entraînements synthétiques… Et puis nous jouions des matches amicaux internationaux ! Je me rappelle, en 1980, avoir pris l’avion pour Rimini, et joué un match contre
l’Inter de Milan. Aujourd’hui, c’est monnaie courante, mais à l’époque, seule l’ASSE faisait ça. Nous avions même joué un match amical contre la sélection nationale roumaine. Les autres clubs ont
suivi. Tout le monde s’est inspiré de Saint-Étienne. Et même si je n'y avais jamais joué, je dirais la même chose.
Êtes-vous nostalgique de cette période ?
(Soupir) Je ne dirais pas nostalgique... Mais plutôt content de l'avoir vécue. Je m’en souviens par flashes… Nantes, c’étaient des matches à piment, avec des joueurs de tempérament. Mais ça
restait dans le domaine du raisonnable. Bizarrement, je me souviens beaucoup plus de mes matches face à Nantes ou au PSG, quand je jouais à Bordeaux et non plus à Saint-Étienne.
Marius TRESOR « Saint-Étienne ? Une machine à gagner »

Marius TRÉSOR évolue d’abord à Ajaccio (70 à 72), à Marseille (72-80), puis à Bordeaux (80 à 84). L’ancien international qu'il est (74 sélections) donne son avis sur les deux
clubs que sont le FC Nantes et Saint-Étienne. Il occupe aujourd'hui le poste d'attaché de presse chez les Girondins de Bordeaux.
Nantes, Saint-Étienne, vous avez affronté ces deux équipes à de nombreuses reprises au cours de votre carrière. Quelles étaient leurs principales caractéristiques selon vous
?
Que ce soit avec Ajaccio, Marseille ou Bordeaux, j’ai rarement gagné à Saint-Étienne. C’étaient souvent des matches nuls, car là-bas, ils dominaient grâce à leur jeu. Même leurs individualités
étaient un ton en dessus. Ils avaient un suivi des joueurs très performant, un entraîneur et un staff très performants. Saint-Étienne était complet dans tous les compartiments du jeu. Nantes
était une équipe plus abordable, qui baissait le pied plus facilement.
Et si on devait comparer les deux stades ?
L’avantage était là aussi à Saint-Étienne. A Saupin, il n’y avait pas un climat agressif, tandis qu’à Geoffroy-Guichard, les gens vous faisaient vraiment sentir où vous étiez. Ça donnait un
avantage considérable aux Verts. Le public faisait peur. Quand on parle de leurs renversements de situation, c’était aussi grâce à leur public. Il y avait deux seuls clubs où le public pouvait
avoir une telle influence : Saint-Étienne et Marseille.
Un match en particulier vous a marqué face à Nantes ou Saint-Etienne ?
Oui, je me souviens d’un match à Nantes, lors de la saison 81-82, je jouais avec Bordeaux et nous avions joué là-bas sans gardien de but… nous avions perdu 6 à 0. Alain Giresse avait joué dans
les buts en première mi-temps, moi en seconde. (La journée précédente, le gardien de but girondin, Pantelic, avait fait l’objet d’un rapport de l’arbitre pour le match Bordeaux - Lens. Pour
montrer son mécontentement, Claude Bez, le président bordelais avait fait jouer son équipe sans gardien le week-end suivant à Nantes, ndlr). Cette défaite avait été un peu éclipsée, parce que la
même journée, Saint-Étienne avait battu Metz 9 à 2.
Et à Saint-Étienne ?
Là-bas, je me rappelle par exemple de la façon de jouer de ses défenseurs lorsqu’ils étaient en difficulté : un jour, Albert Émon était parti au but, les défenseurs s’étaient arrêtés en levant le
bras, comme pour signaler un hors-jeu. L’arbitre de touche avait levé le drapeau et il n’y avait pas eu but. Je me souviens aussi des pitreries de Salif Keita (attaquant malien, surnommé "la
Panthère", qui débarque en 67 dans le Forez, ndlr) devant le président Rocher, alors qu’il venait de marquer un but à Geoffroy-Guichard. C’était lors de la saison 72-73, il venait d’être
transféré à l’OM.
Vous auriez-pu jouer dans l’une des deux équipes ?
J’ai failli aller à Nantes après Ajaccio. En 72, avec l’équipe de France, nous avions fait une tournée au Brésil, ce qu’on appelait la mini-coupe du Monde, car il y a avait de bonnes équipes. A
cette occasion, j’avais rencontré des dirigeants du FC Nantes, et j’avais discuté avec le président, Louis Fonteneau. J’étais encore sous contrat avec Ajaccio, mais le club avait besoin d’argent,
et cela ne dépendait pas de moi. Cette année-là, j’ai été en contact avec Nice, le Paris FC, mais jamais avec Saint-Étienne. En plus j’aurais été concurrent avec Lopez au poste de libéro.
Finalement, après un concours de circonstances, alors que j’étais tout proche de Nice, je me suis retrouvé à l’OM. Saint-Étienne n’était pas une équipe qui m’attirait. En Guadeloupe (Marius
Trésor arrive en métropole en 1970, ndlr), les équipes que l’on suivait le plus étaient Marseille et Monaco.
Nantes et Saint-Étienne, à cette époque, ce sont aussi deux présidents très différents…
Louis Fonteneau était très aimable, une personne vraiment sympathique, qui n’avait jamais un mot plus haut que l’autre. J’avais vraiment le plus grand respect pour sa façon d’être. Roger Rocher
était bien plus en avant, mais quoi de plus normal puisque Saint-Étienne dominait. Le football est ainsi fait que l’on se retrouve vite en première ligne. Saint-Étienne a été dix fois champion de
France, et le dernier titre obtenu, c’était encore sous sa présidence.
La demi-finale de 77 entre les deux équipes, vous vous en rappelez ?
(Il réfléchit). Ah oui ! Avec la victoire de Saint-Étienne au match retour. Il faut dire que la Coupe de France n’a jamais réussi à Nantes, sauf contre des équipes plus faibles : Auxerre en 79,
mais aussi plus récemment Sedan ou Calais. Saint-Étienne était une machine à gagner. Finalement, ce résultat était normal.
Comment voyez-vous le foot aujourd’hui ? Vous êtes nostalgique de cette période ?
Non… Il ne faut pas vivre avec le passé. Je ne sais pas si aujourd’hui, dans le foot actuel… J’aimais jouer décontracté, les chaussettes baissées, le maillot hors du short. J’aimais tacler, j’ai
fait un nombre de tacles dans ma carrière… Je n’ai jamais été méchant sur un terrain, mais pourtant je ne sais pas si aujourd’hui je terminerais un match. Le foot a changé, notamment du point de
vue physique. Souvent, avec Patrick Battiston, on dit sous la forme de boutade des choses du genre : « tiens, tu crois que lui, il aurait eu sa place à notre époque ? »
Vous parlez souvent du passé, entre anciens joueurs ?
Non, pas vraiment. Ce sont plutôt les gens qui nous font raconter.
Les facteurs d'une fracture :
1- Deux régions, deux cultures foot
D’un côté la Loire-Atlantique, de l’autre la
Loire. D’un côté la douceur du Val de Loire, de l’autre la rudesse et les mines du Forez. Voici, grossi, le fossé qui sépare l’environnement de Nantes et Saint-Étienne. Avant 1970, le parcours
sportif des deux clubs est lui, presque similaire. « Il n’y avait pas de centres de formation, explique Bruno Lautrey, ancien journaliste sportif à Presse-Océan, retraité depuis quelques
semaines. Nantes est monté en première division avec une équipe composée de jeunes joueurs tels Suaudeau ou Le Chenadec, encadrés par des plus vieux, comme Strappe, Gonzales, ou Dereuddre.
C’étaient des joueurs de la région. Noms à consonance bretonne pour Nantes, polonaise ou tchèque à l’AS Saint-Étienne à cause des mines. Et la naissance de la rivalité entre Nantes et
Saint-Étienne date précisément de la saison 1962-1963, lorsque les deux clubs jouent l'un contre l'autre en deuxième division. Cette année-là, les Verts terminent premiers, juste devant les
Jaunes : à partir de la saison suivante, c’est dans l’élite que les deux équipes livreront leurs plus beaux combats. Dès ses premières saisons en première division, le FC Nantes est sacré
champion de France (65 et 66). En 1967, l’AS Saint-Étienne empêche Nantes de réaliser une performance inédite : devenir champion trois fois consécutives).
Au-delà de ces données statistiques, les différences entre les deux équipes s’illustrent véritablement sur le terrain : si Nantes et Saint-Étienne jouent toutes deux au football, celui pratiqué
par les deux club n’est pas le même.
« A Saint-Étienne, il est inconcevable qu’un joueur ne se défonce pas pendant un match, confie Robert Budzynski, actuel directeur sportif du FC Nantes Atlantique, ancien joueur de Nantes et de
Lens. La culture du club nordiste est relativement proche de celle du Forez, « où la manière de jouer est à la mesure de la dureté du travail (à la mine, ndlr). Là-bas, le match, c’est un
véritable homme à homme », explique-t-il. A Saint-Étienne plus qu’à Nantes, c’est l’engagement sur le terrain qui sert de trait d’union entre le public et son équipe. « J'ai été émerveillé par
les qualités morales, l'abnégation, l'adhésion totale que mettent tous les joueurs stéphanois dans la bagarre. Jamais auparavant dans les équipes stéphanoises que j'ai connues, je n'avais
ressenti une telle force et une telle solidarité », déclarait Robert Herbin, l'entraîneur des Verts, après un match gagné à Troyes en 1975 (1). Cette capacité d’engagement supérieure de la part
des Stéphanois contraste avec l’alternative proposée par le FC Nantes, une équipe souvent composée de joueurs plus frêles. Sur les bords de la Loire, on penche pour un jeu alerte, basé sur la
vivacité : « anticiper, éviter, faire courir ». Et Bruno Lautrey de préciser : « Nantes possédait un jeu plus élaboré, c'était l'héritage de la méthode Arribas (arrivé au club en 1960, ndlr) : il
faut non seulement gagner mais aussi bien jouer. » Les rencontres entre les deux "grands" du football français représentent avant tout une opposition de style. « Au cours de ces matches, les deux
équipes n'étaient pas toujours très tendres, mais elles se respectaient avant tout. Chacun appréciait le jeu de l'autre », poursuit celui qui est aussi le fils de l'un des douze membres
fondateurs du FC Nantes en 1943. « Du côté de Saint-Étienne, on avait coutume de dire que les Nantais étaient des pleureuses », sourit Bruno Lautrey. Pour autant, cette dichotomie ne saurait
laisser présager que les Verts jouaient seulement physique. Ainsi, le trio de milieux récupérateurs Larqué-Bathenay-Synaeguel était plutôt considéré, à l'époque, comme un trio de techniciens et
non pas de joueurs rugueux... Qualificatif qu'on aurait bien aimé leur apposer à l'extérieur. Saint-Étienne jouait de manière plus directe, plus costaud. Clément Boré, fondateur du FCGJ, le Fan
Club Gérard Janvion (milieu de terrain de l'AS Saint-Étienne) le reconnaît volontiers : « Je crois qu’il y avait de la part des Stéphanois - connaisseurs de football - une réelle admiration pour
le jeu nantais qui, lorsqu'il était à son summum, présentait ce que l'on peut faire de mieux en équilibre collectif, un peu comme un numéro bien répété, où l'on s'étonne de l'habileté de chaque
mouvement qui semble avoir été travaillé à l'entraînement ».
Pour Jacques Vendroux, journaliste, directeur des sports à Radio France, « Nantes et Saint-Étienne représentaient deux styles différents... mais il y avait un match au cours duquel Nantes ne
jouait jamais à la nantaise : contre Saint-Étienne ». Hier comme aujourd'hui, la notion de spectacle était donc au centre du débat. A Nantes, l'équipe du "panache offensif", il est de toute
manière difficile de concevoir une formation "bétonnante" même pour aborder un match de Coupe d'Europe. Du côté des Canaris, on préfère parler de rigueur comme objectif à atteindre.
S'il est un indicateur des différences - pour ne pas dire des incompatibilités - culturelles entre Nantes et Saint-Étienne, c'est le très faible nombre de transferts réalisés entre les deux clubs
sur la période étudiée. Un seul transfert à signaler : celui de Yves Triantafilos. "Le Grec", comme on le surnomme pose ses valises à Nantes en 1975, après une saison passée chez les Stéphanois.
Si l'on excepte son doublé en coupe d'Europe face à Split en 74, son bilan dans le Forez est pour le moins mitigé. « Nos confrères de Saint-Étienne n'avaient déjà pas compris pourquoi l'ASSE
l'avait engagé, ils comprenaient encore moins pourquoi Nantes pouvait s'y intéresser », ironise aujourd'hui Bruno Lautrey. Triantafilos, titulaire à son arrivée, sera rapidement poussé sur le
banc de touche ou avec l'équipe réserve, sous l'ère Vincent. Son style physique cadrait plutôt mal avec le jeu léché pratiqué par les Nantais. Il ne tarde pas à quitter le Cité des Ducs à
destination de la Grèce.
Pour expliquer ce si petit nombre de transferts, plusieurs hypothèses sont plausibles. Pour Clément Boré, « à Nantes les joueurs étaient dans leur cocon, à l'abri, dans la douceur des Pays de
Loire. La rudesse des entraînements dans le Forez avec Robert Herbin était réputée, peut-être que les joueurs nantais du cru étaient trop formatés pour le jeu à la nantaise ». A l'époque, de
toute manière, les transferts sont beaucoup moins courants que maintenant. Un autre facteur permet de comprendre le si faible nombre de va-et-vient entre les deux clubs : le fait que Nantais et
Stéphanois soient tournés vers la formation. Ainsi, les seuls exemples de joueurs du cru arrachés à leur club formateur apparaissent au milieu des années 70 avec les achats par Marseille de
joueurs stéphanois tels Bereta (premier joueur de l’histoire transféré lors de la trêve hivernale), Carnus, Bosquier... Transferts qui sont à l'origine de la rivalité entre Saint-Etienne et l'OM.
C'est une autre histoire.
La rivalité, sportive elle, entre Nantes et Saint-Étienne est bien réelle. Mais les joueurs, qui se connaissent bien, se respectent avant tout. Comme le confirment les témoignages de joueurs, les
matches de l'époque étaient engagés, voire musclés, mais jamais méchants. Un seul "attentat" à signaler sur le terrain, le 23 mars 1973 : le défenseur stéphanois Alain Merchadier tacle le nantais
Angel Marcos. Le diagnostic confirme une déchirure des ligaments du genou. Plus jamais l'Argentin ne refoulera les pelouses de première division. Quatre ans après les faits, dans L'Equipe (voir
en dernière partie), le Stéphanois, auteur du geste coupable, avouera encore ressentir l'hostilité du public à son égard. Cela reste quand même un cas à part.
Cette différence de jeu entre les deux équipes peut aussi s’expliquer différemment. Les Nantais ne distinguent pas vraiment les matches de championnat, où ils excellaient, des matches de Coupe
d'Europe, où leurs performances n'ont pas été à la hauteur de celles des Verts. A l'époque, plus qu'aujourd'hui, les matches "à l’européenne" comme on dit à l’époque, sont un véritable combat, où
l'équipe qui veut ressortir vainqueur à l'issue des matches aller et retour doit être capable de se faire mal. À l'époque, pas de matches de poule en début de compétition, mais directement des
matches couperet à élimination directe. « Nantes jouait un jeu qui aurait pu tenir le rôle de catalyseur et amener le football français à ce qu'il est aujourd'hui : des joueurs bien formés dotés
de qualités indéniables. Mais ce fut Saint-Étienne qui réveilla le football hexagonal par sa capacité à refuser la défaite, en jouant un football plus physique, exerçant un pressing continu sur
l'équipe adverse, condition où le fameux "jeu à la nantaise" s'exprime mal », estime Clément Boré, en inconditionnel des Verts qu'il est. La passion, le FC Nantes la suscite aussi. Et les matches
entre les Jaunes et Verts, s'ils sont parfois décevants (l'enjeu a tué le jeu à de nombreuses reprises), sont avant tout des matches où la ferveur populaire peut s'exprimer.
Deux présidents de chaque club, sur la période considérée, ont aussi eu un rôle dans la manière de jouer de leur équipe. « Sans l'avoir exprimé, Louis Fonteneau (président de Nantes de 1960 à
1986, ndlr) voulait un football chatoyant, qui attire les spectateurs », indique Robert Budzynski. Comme s'il fallait, à Nantes, que les gens viennent au match voir un spectacle. Et le directeur
sportif nantais de poursuivre : « Rocher lui, n'était pas loin de Tapie. C'était : "n'importe comment, mais on gagne". C'était anti-fluide et ça allait à l'encontre du spectacle. Chacun avait
donc des qualités différentes ». Dans le Forez donc, on s’inspire du modèle allemand. A Nantes, le raisonnement est tout autre : le jeu est au départ posé en idéal, et doit logiquement amener à
la victoire.
Reste qu’il était très rare, pour l’une des deux équipes, de s’imposer chez son rival. En témoigne cette anecdote, rapportée par Didier Bigard, responsable du service des Sports au journal La
Tribune-Le Progrès : « Herbin, pour son premier retour, avait vu son équipe gagner à Nantes, grâce à Garande. Il était vraiment content, c’était sa première victoire là-bas. Un événément si rare
que Gérard Simonian (journaliste sportif à La Tribune, ndlr) était allé accueillir les joueurs à l’aéroport d’Andrézieux. Il était une heure du matin ! Agir de cette manière, pourtant, ce n’était
vraiment pas son genre ».
(1) : Football Magazine, "Saint-Etienne à Glasgow", mai 76.
2- Un point commun... au départ seulement : la formation
Dès le début des années 70, le FC Nantes va vouloir rattraper son retard dans le domaine de la formation pour atteindre un objectif : dépasser l'ASSE. Ce qui se produira au cours de la décennie.
La France du foot est alors partagée entre deux clubs formateurs : Saint-Étienne et Nantes. Mais cette évolution est lente. A titre d’exemple, ce n’est qu’en 1977 que le pôle « jeunes », au
centre d’entraînement de la Jonelière est inauguré. « Avant, nous, les jeunes du centre de formation, étions logés en centre-ville », raconte Thierry Tusseau. A Saint-Étienne, la personne en
charge du recrutement s’appelle Pierre Garonnaire. A Nantes, le créateur du centre de formation s’appelle Georges Boulogne, alors directeur technique national. Celui qui tient les rênes de ce
centre n’est autre que l'entraîneur de l’équipe première depuis 1966. Son nom : José Arribas. C’est lui, l’instigateur du beau jeu à la nantaise. Lui, l’entraîneur, est un éducateur et un
formateur dans l’âme.
Les deux clubs peuvent alors écrémer le territoire français à la recherche de la perle rare. Il faut dire que les conditions sont beaucoup plus favorables qu’à l’heure actuelle : Nantes et
Saint-Étienne disposent de Sochaux et Nancy comme seuls concurrents. « Il arrivait même que l'on s'entraide. J’appelais Pierre Garonnaire et lui demandais : tiens, tu n'aurais pas repéré un
milieu offensif chez toi ? Si Saint-Étienne ne recherchait pas de joueur de ce profil, alors il venait jouer ici. Plus tard, ils pouvaient nous demander la même chose pour un défenseur par
exemple. Je me souviens d’un jeune joueur originaire de Moselle. En venant à Nantes, il aurait quitté sa famille, traversé la France… C‘était mieux pour lui qu‘il aille chez les Verts », raconte
Robert Budzynski, l'actuel directeur sportif du FC Nantes Atlantique. Les propos de Bruno Lautrey abondent dans ce sens : « A cette période, il y avait beaucoup d’échanges entre les centres de
formation, pour se donner des informations sur les joueurs ».
Mais à Nantes, au départ du moins, le travail de prospection est plus "collectif" qu'à Saint-Étienne. Le club n'hésite pas à faire appel à ses anciens joueurs, restés dans la région. Du côté des
Verts, Pierre Garonnaire parcoure la France entière.
Preuve de la qualité des jeunes pousses des deux clubs, les équipes juniors de Nantes et de Saint-Étienne s'affrontent en finale de la Coupe Gambardella (catégorie des juniors) en 1974. Les
Nantais s'imposent. Ils rééditeront leur performance l'années suivante.
Extrait de Bossis, par Jean-Marie Lorant, aux Éditions Calmann-Lévy, novembre 83 :
« La force de Nantes a toujours été de privilégier la formation, et dans ce sens, d’être en avance sur son temps. En 1970, la réputation de l’école nantaise n’avait pas d’égale dans le pays,
sinon à Saint-Étienne, avec la célèbre école des Verts.
Aussi, les deux clubs accueillaient-ils régulièrement les plus beaux fleurons des sélections de jeunes, épisodes qui mettaient aux prises Pierre Garonnaire et Robert Budzynski, deux chasseurs de
talent au flair subtil et à l'oeil aiguisé. Ces deux habiles négociateurs prêchaient chacun pour leur paroisse, en veillant à ne pas transgresser les règles du jeu. La concurrence n'est pas
encore ce qu'elle est de nos jours, et l'organisation, le sérieux, et la fiabilité de leurs couleurs leur permettaient d'enlever le morceau assez facilement. Un équilibre s'était installé entre
les deux camps et le terrain était suffisamment vaste et riche pour contenter tout le monde.
Les générations nantaises valaient les générations stéphanoises, et vice versa. Si l'une d'entre elles, celle des Bathenay, Janvion, Synaeghel, Revelli, Lopez, Santini, Larqué, Merchadier... a
éclaté au nez de l'Europe en 1975, créant un phénomène sans précédent en France, c'est en raison de la concordance ayant existé entre un groupe de joueurs de talents, un public, un club dans sa
plénitude.
Aucune promotion nantaise n'a laissé de trace si profondes pour n'avoir pas bénéficié de ce concours de circonstances, lequel se présentera un jour ». (La meilleure performance du FC Nantes en
Coupe d'Europe remonte à 1996, où les Canaris s'étaient hissés en demi-finale de la Ligue des Champions, éliminés par la Juventus de Turin, ndlr).
Si Nantes rattrape Saint-Étienne en matière de formation, les deux clubs vont rapidement se différencier. Car si la maison jaune va poursuivre sa politique de formation, et jouer la carte de la
continuité, la maison verte va progressivement l'abandonner, alors qu'elle avait fait sa force jusque-là. « Il y a une cassure vers 80 », expliquait Gérard Farison, le Stéphanois de toujours.
C'est donc à cette période que les Verts, contrairement aux Nantais, vont finir par se détacher de leur politique initiale de formation. Ainsi, après la génération des Rocheteau, Lopez, Santini,
Sarramagna, Janvion, Lopez... Saint-Étienne va se régénérer en recrutant (processus nouveau dans son ampleur seulement puisque par le passé, seuls Piazza et Curkovic, avaient été recrutés à
l'étranger), plutôt qu'en donnant leur chance aux jeunes... L'équipe stéphanoise, championne de France en 1981, n'a donc plus rien à voir ou presque avec l'équipe vice-championne d'Europe en 76,
même si des Farison, Janvion ou Lopez, en font encore partie. Entre-temps, des joueurs tels Johnny Rep, international hollandais, Jacques Zimako, Patrick Battiston, et évidemment Michel Platini,
tous les trois internationaux, sont arrivés au club. Si l’ASSE a choisi de changer d'orientation, et d’adopter cette politique de vedettariat (les articles de l'époque comparant l'ASSE au stade
de Reims) c'était pour rester au sommet. Le président, Roger Rocher en est le principal initiateur. Robert Herbin, lui, semble avoir un peu subi ce changement. "Le Sphinx" comme on le surnomme
(sur le banc, à n'importe quel moment d'un match, son visage reste impassible), l'héritier d'Albert Batteux et de Jean Snella aurait sans douté préféré continuer à incorporer des jeunes, quitte à
reculer de quelques places pendant quelques saisons, mal nécessaire pour préparer l'avenir à plus long terme. Dans un ouvrage intitulé Ils ont tué les Verts - Histoires secrètes (1), Jacques
Vendroux est cité à ce sujet : « Les gens n'arrivaient pas à comprendre cette absence de résultats, alors qu'en réalité, c'était presque normal. Roger Rocher a voulu rééditer l'épopée de 1976
avec des joueurs qui n'avaient pas été formés à Saint-Étienne. Ce n'était que des transferts et Robert Herbin n'a jamais eu la mainmise sur des Rep, Zimako et Platini. Robby n'a jamais pu les
modeler comme il l'avait fait avec ceux des années 70 (...) L'esprit n'était plus le même ». Pour autant, Saint-Étienne incorporera quelques jeunes au sein de son équipe première, notamment
l'année du titre de 81 : Laurent Paganelli et Laurent Roussey par exemple. Le premier, surnommé "le petit Prince de Geoffroy-Guichard" foule les pelouses de Première division à quinze ans et
demi. C'est à ce jour le record. Le second avait lui à peine 19 ans.
On ne peut donc pas schématiser. Car si Saint-Étienne, malgré son changement de politique incorpore quelques jeunes dans son équipe professionnelle, Nantes recrute aussi à l'étranger. Et la
concurrence existe tout autant chez les Canaris. Les exemples les plus marquants sont le recrutement par le FC Nantes de l'attaquant international polonais Gadocha, alors que Bruno Baronchelli,
formé au club, est prêt à éclore. Même chose pour Eric Pécout, la presse à l'époque ne manque pas de le souligner ("Eric Pécout le mal-aimé" titre Football Sélection en 79). Car avant d'être
contrariée par les blessures, sa carrière est freinée par la concurrence (recrutement de l'argentin Victor Trosséro, le club double les postes). C'est Jean Vincent, l'ancien rémois, qui lors de
son arrivée en 76 à la tête de l'équipe première, va changer la donne, en mettant sur la touche les plus anciens, comme Gadocha et Triantafilos.
Reste qu'à Nantes comme à Saint-Étienne, les greffes ont plutôt bien fonctionné. La comparaison entre Hugo Bargas, le libéro de Nantes et Oswaldo Piazza, le stoppeur des Verts, est intéressante.
Les deux sont Argentins. Mais leur style totalement opposé. Piazza, par ses chevauchées sur le terrain incarne à lui seul la puissance du rouleau compresseur stéphanois. Bargas, lui, plus
technique, incarne à sa manière la fluidité du beau jeu à la nantaise. Autre recrue sud-américaine du club nantais, Enzo Trossero, homonyme de Victor. Dans les deux cas, le recrutement de joueurs
étrangers ne se faisait qu'avec l'assurance que les joueurs s'intégreraient parfaitement. Mais les deux Argentins ne sont pas les seuls à se prêter au jeu de la comparaison. Ainsi, dans L'Equipe,
le 16 mai 77, dans un article de présentation du quart de finale de la Coupe de France opposant Nantes à Lens, le défenseur nantais Raynald Denoueix est présenté comme le "Farison jaune", en
référence à l'attachement et la longévité du joueur au sein de son club.
José Arribas, qui n'est désormais plus l'entraîneur du FC Nantes depuis trois ans, donnait son avis dans les colonnes de France Football, le 28 août 1979 :
« Je m'insurge contre ces clubs qui se renforcent avec quatre ou cinq joueurs à coups de millions. C'est une partie de poker dangereuse (...). Un entraîneur, c'est celui qui ne pense pas
seulement au résultat d'aujourd'hui, mais aussi à celui de demain, de la saison à venir. Son travail, c'est une oeuvre de longue haleine ».
(1) : DANET Benjamin. Ils ont tué les Verts – Histoires Secrètes. Solar. 1997.
3- Deux clubs, deux équipes dirigeantes : des hommes aux personnalités différentes
« Si aujourd'hui, tous les clubs veulent s'organiser d'une certaine façon, c'est parce que des clubs tels que Saint-Étienne ou Nantes ont montré la voie ». Le propos est signé Jacques Vendroux.
Les deux clubs étaient en effet calqués sur un modèle similaire pendant assez longtemps. Le principe est simple : le président préside, l'entraîneur entraîne, et le directeur sportif (poste qui
apparaît au début des années 70) s'occupe du reste, du recrutement notamment. « C'est bien simple, résume le directeur des sports de Radio France, la réussite de Saint-Étienne elle tient en trois
hommes : Rocher, Garonnaire, Herbin. A Nantes, c'est Fonteneau, Budzynski, Arribas ».
Dans le Forez, le trio formé par les dirigeants était surnommé le triumvirat. « Ils se réunissaient vingt-cinq fois par jour, et pour qu'une décision soit prise, il fallait qu'ils soient tous les
trois d'accord », raconte Vendroux pour parler des deux clubs. « Si Saint-Étienne a réussi, c'est parce qu'à chaque poste dans le club, il y avait la personne la plus compétente qui soit »,
estime quant à lui Didier Bigard, chef des sports au journal La Tribune-Le Progrès. « Le directeur général du club, Charles Paret, a lui aussi joué un rôle prépondérant, c'était l'éminence grise
du club », poursuit ce dernier.
A Nantes, si le président préside, celui-ci est toutefois conseillé par trois hommes. « Il y a trois vice-présidents, explique Bruno Lautrey. Messieurs Cordier, l'adjoint au maire, Simonet (futur
président de la Fédération française de football, ndlr) et Ichoua, un commerçant de la ville. Louis Fontenau au final, arrondissait les angles et prenait les décisions. Pour moi, c'était la
meilleure période du FC Nantes », confie l'ancien journaliste.
Dans le Forez, les deux vice-présidents n'ont pas un rôle aussi important. Il y a cependant une énorme différence entre Nantes et Saint-Étienne : la personnalité des présidents. Roger Rocher et
Louis Fonteneau n'ont en effet que très peu de points communs. « Les deux n'avaient vraiment rien à voir, pourtant, ils s'entendaient très bien », se souvient Robert Budzynski, directeur sportif
du FC Nantes depuis 1970. Le Nantais ne tarit d'ailleurs pas d'éloges à propos de l'ancien président stéphanois. « C'était un président volontaire, il est lamentable que les gens puisse le juger
comme ils l'ont fait... », explique-t-il en référence à l'affaire de la caisse noire (1), qui accéléra la plongée de l'ASSE dans l'abîme à partir de 1983. Les souvenirs de Jacques Vendroux vont
dans le même sens : « Rocher était un bâtisseur, au détriment de certaines valeurs, c'est vrai. Mais il n'a toujours eu qu'un seul intérêt : son club. Jamais il n'a tiré de ce qu'il a fait un
quelconque enrichissement personnel. Il mélangeait le professionnel avec l'affectif... » explique le journaliste. A l'inverse, le président nantais était sans doute aussi passionné, mais le
personnage était très posé. « C'était un type serein, gentil et courtois. Un président impassible, d'un calme olympien », décrit Vendroux. Pour Budzynski, « Louis Fonteneau était quelqu'un de
vraiment humain ». « Un homme de dialogue », souligne Lautrey.
Preuve que les deux présidents s'entendent bien, c'est le duo Snella-Arribas qui est à la tête de l'équipe de France au début des années 70. Si les entraîneurs des deux meilleurs clubs français
sont aussi les sélectionneurs de l'équipe nationale, c'est évidemment parce que les présidents avaient donné leur aval. Nantes et Saint-Étienne, ces deux clubs si différents, mettaient donc leurs
compétences en commun quand il s'agissait de servir un intérêt supérieur : celui de la sélection nationale.
Les deux équipes dirigeantes sont souvent en contact. Mais dans le Forez, la qualité de l'organisation dépasse Nantes, du moins dans les années 70. « Saint-Étienne nous a devancés. Sur les
structures, ils avaient une tête d'avance. Chez nous, bien qu'étant un club professionnel, il restait encore des effluves amateurs », raconte Robert Budzynski. Si la structure du club stéphanois
était ce qu'elle était, cela tenait beaucoup à la figure du président Rocher, qui dirigeait par ailleurs une entreprise de travaux publics. « Saint-Étienne, c'était : je b&aciruo;, dira même
Jacques Vendroux.
L’entente avec Robert Herbin, et Pierre Garonnaire, autrefois qualifiée d'union sacrée, se dégrade sérieusement. Herbin vit de plus en plus mal l'ingérence de Rocher dans le secteur sportif.
Garonnaire lui, sent sa place menacée, puisque Ivan Curkovic tient la corde pour le remplacer. Malgré tout, l'AS Saint-Étienne est championne de France en 81, et réalise de belles performances en
Coupe d'Europe. « Connue et respectée dans l'Europe entière, soutenue par des millions de Français, dotée d'un président charismatique, d'un entraîneur réputé et de joueurs pétris de talents, la
maison verte se croit inébranlable (...) », résume Benjamin Danet dans son livre. Pourtant, un an plus tard, l'affaire de la caisse noire et les résultats moyens du club plongent l'ASSE au fond
du trou. Nantes est sacré en 83. Cette année-là, Robert Herbin est remercié par Paul Bressy, le nouveau président. Un an plus tard, les Verts descendent en deuxième division. Saint-Étienne n'a, à
ce jour, jamais vraiment retrouvé la stabilité.
Nantes, Saint-Étienne, les régions et les présidents diffèrent, pas les entraîneurs. Robert Herbin est resté chez les Verts plus longtemps que José Arribas chez les Jaunes, mais pour les deux
hommes, l'implication dans le club atteint un degré impressionnant. L'histoire des deux techniciens est différente, puisque Robert Herbin est un ancien joueur de l'ASSE, que Rocher Roger met à la
tête de l'équipe première alors qu'il n'a que 33 ans. José Arribas, lui, est Basque et a fui la guerre d'Espagne. Ancien cafetier dans la Sarthe, il devient entraîneur en 60, lors son arrivée au
FC Nantes. La longévité de Robert Herbin dans le Forez (malgré deux départs provisoires) n'a pas d'égal à Nantes. Herbin et Arribas sont en revanche tous les deux des formateurs.
S'il est un autre homme chez les Canaris, dont le profil se rapproche de celui du Sphinx, c'est bien Henri Michel. L'ancien capitaine des Jaunes, prend sa retraite en 1982 après seize saisons
sous le maillot de Canaris. Plus tard, il deviendra sélectionneur de l'équipe de France. C'est ce qui le différencie d'Herbin. Car si "Robby" en a eu l'occasion, jamais il n'a franchi le cap. Il
est toujours resté à Saint-Étienne. Plus question, à l'époque, de cumuler les postes d'entraîneur de club et de sélectionneur national, comme c'était le cas du temps de Snella, Batteux et
Arribas.
Si la stabilité est le maître mot, en Loire-Atlantique comme dans la Loire, Nantes change d'entraîneur pour la première fois sur notre période en 76. C'est Jean Vincent qui prend le relais de
José Arribas. L'ancien joueur rémois va apporter un peu de sa "culture coupe". Avec lui, la notion de réalisme n'est plus taboue à Nantes. Et en apparence, Vincent n'a rien à voir avec Herbin.
Sur son banc, le Nantais a la réputation d'être plus heureux que ses joueurs quand ces derniers marquent un but. A l'opposé du Sphinx, qui ne montre jamais son enthousiasme. Pourtant, si l'équipe
de Vincent est championne de France en 77 et remporte la Coupe de France en 79, la fin de son mandat ne se passe pas sous les meilleurs auspices. Au fur et à mesure des tensions apparaissent avec
des joueurs.
Un pur produit de l'école nantaise est alors promu entraîneur de l'équipe première en 82. Comme cela se produit souvent au club, il était auparavant à la tête du centre de formation. Sa vision du
football est la même que celle du maître, José Arribas. "Coco" Suaudeau, le disciple, prône donc le beau jeu, la prime au collectif, et il insiste aussi particulièrement sur le jeu à une touche
de balle. Il le rappelait, non sans humour, dans une interview accordée au magazine So Foot au mois d’avril : « C'est quoi le geste le plus important et le plus difficile dans le foot, hein ?
Platini dit que c'est le contrôle. Alors moi je dis non, je dis : on joue sans contrôle ». Dès sa première saison à la tête de l'équipe première, Nantes est champion, en 83, avec la fameuse
équipe des "Barbus de LU" (par superstition, tant que l'équipe était qualifiée en Coupe de France, ses joueurs ne se rasaient pas). « Après avoir vu jouer le Brésil de 82, celui de Zico, je me
souviens, j'ai dit : on va jouer comme le Brésil. Extraordinaire, on a été champions avec dix points d'avance ! », s’amuse aujourd'hui Suaudeau (dont le premier mandat se termine en 88. Il sera
de nouveau entraîneur de l'équipe professionnelle de 92 à 97).
(1) : C'est l'affaire de la caisse noire qui pousse Roger Rocher à la démission de son poste de président de l'AS Saint-Etienne, le 17 mai 1982. Au total, près de 22 millions de francs ont
transité par cette caisse noire. Dirigeants et joueurs ont dû s'expliquer devant les juges. Roger Rocher, est condamné en 91, il passera quatre mois en détention préventive.
4- Deux clubs, deux publics
Le 13 juin 1977, au lendemain de la demi-finale aller de la Coupe de France remportée trois à zéro par les Nantais, Christian Montaignac écrivait
dans L'Equipe :
" Nous évoquons les différences des publics entre l’un qui est réputé pour tenir ses distances et l’autre qui s’enivre volontiers jusqu’au fanatisme. Celui qu’on appelle "Bud" (Robert Budzynski,
ndlr) y va d’une réflexion abondante sur l’opposition de ces deux publics : « Les joueurs ont l’habitude de dire qu’ils le sentent, ce public, lorsqu’ils mènent 3-0. Il y a des explications à ça.
Nantes est une ville difficile. Ce n’est pas pour rien que des pièces de théâtre sont programmées d’abord à Nantes pour y être testées. Il faut aussi considérer que les Nantais représentent 35 %
seulement de ce public, les autres venant surtout du nord de la Vendée. Nantes est une ville qui sur le plan culturel est évoluée, davantage en tout cas que Saint-Étienne, mais c’est quand même
délicat à dire. Cette ville exigeante donne forcément ce public qui est différent de celui de Saint-Étienne. Il y a tout de même une exagération à Saint-Étienne. Ce public en fait trop. Au match
aller, en championnat, il est allé un peu fort. Par exemple, lorsqu’on a vu Bossis, la jambe cassée, sortir sur une civière et que le public s’est mis à crier "Pin-pon", j’ai trouvé ça assez
gênant. Il ne faut pas s’attendre à ce que Nantes soit soutenu ainsi, mais il ne faut pas oublier que le public de Saint-Etienne est quand même particulier ». Roger Rocher a laissé sa pipe au
vestiaire. Nous lui rapportons les impressions de Budzynski sur les publics et les villes de Nantes et Saint-Étienne. Il étire une expression goguenarde et fignole visiblement sa réponse. « Ça
voudrait donc dire que le public de Nantes est plus intelligent. Mais, vous savez, c’est dangereux d’être intelligent ». Puis il développe, une idée longuement mûrie. « Non, le public de
Saint-Etienne est frondeur. C’est un public minier sur lequel passent les vents de la montagne. Ca donne ce mélange. Mais comment croyez-vous que sont les publics britanniques ? Il faut aller à
Glasgow ou bien à Liverpool. Si les Nantais y vont, ils comprendront. Tout ça vient aussi du stade. Quand il a fallu le rénover, il y a douze ans, je n’ai pas tracé des lignes par hasard.
L’exemple des stades britanniques m’a servi. » "
A Nantes et à Saint-Étienne, les publics qui fréquentent les tribunes de Marcel-Saupin ou de Geoffroy-Guichard ne sont pas totalement les mêmes. Pourtant, parler de Nantes la bourgeoise, face à
Saint-Étienne l’ouvrière, relève de la caricature. Du moins, il est impératif de préciser les époques auxquelles on fait référence. « Nantes a connu des grèves ouvrières très dures. En 1968, la
première usine en grève était localisée ici », se souvient Bruno Lautrey. A cette période, avec la prégnance des Chantiers de l’Atlantique, on peut considérer la capitale des Ducs comme une ville
ouvrière. « Même les commerçants vivaient des chantiers », précise le Nantais de toujours. C’est en fait par la suite que la ville a commencé à changer. « Nantes a été la dernière ville
universitaire et c’est vers 1976 que la ville est devenue moderne ». Un public principalement ouvrier se massait donc dans les "kop", dans les "populaires" de Marcel-Saupin et de
Geoffroy-Guichard.
Pascal Charroin, directeur du département STAPS (Sciences et techniques des activités physiques et sportives) a rédigé une thèse sur la mobilisation du public à Saint-Etienne depuis 1960 (1).
Selon lui, dans le Forez, « le public est essentiellement local. C’est à partir de la saison 74-75 que celui-ci s’est largement diversifié. » Au fil des performances remarquables des Verts, au
niveau européen, 70 à 100 sections de supporters, dites de "Membres associés" ont germé dans la France entière. « La région la moins concernée par ce développement est le Nord-Ouest et Nantes »,
indique Pascal Charroin. « Par la suite, deux cultures se sont mélangées à Saint-Étienne : celle d'un public dont l'ancienneté était marquée, avec celle d'un public d'un autre genre qui a épousé
les caractéristiques locales, de la mine par exemple, surtout à l'occasion des matches contre Lyon. Il y a eu une sorte d'acculturation de la part de ces supporters. Mais c'était avant tout une
manière festive de participer. » Beaucoup plus qu'à Nantes, le stade Geoffroy-Guichard à Saint-Étienne est un bâtiment "à l'anglaise" dans sa conception : quatre tribunes bien séparées dès sa
construction, qui l'étaient en fait pour permettre de contrôler plus facilement les masses laborieuses. A l'époque, alors que le stade pouvait contenir à peu près 38 000 spectateurs (contre 26
000 à Nantes), les gradins debout pouvaient accueillir 22 000 personnes. « Au sud, c'étaient surtout les "anciens", qui portaient généralement la casquette du club, mais qui, dans l'état d'esprit
général, ne voulaient pas être ennuyés par des drapeaux ou des banderoles. Au nord, surtout dans les années 80, il y avait plus de gens de l'extérieur, plus jeunes, avec une amorce de groupe
ultra (mouvement né en Italie, importé en France au cours de cette décennie, et qui prône le soutien sans faille à son équipe. Le mouvement ultra pourrait être résumé par la formule : "partout,
toujours", ndlr) ». A Nantes, les groupes de supporters existent aussi, il y en deux. "Les Canaris" et "Allez Nantes" rassemblent à peu près 3 000 personnes. Mais il faut attendre les années 90
en Loire-Atlantique pour voir une minorité de fans se réclamer du mouvement ultra.
Pour Pascal Charroin, qui fréquenta longtemps le Chaudron, et présent lors de la demi-finale retour de Coupe de France en 77, « le match contre Nantes était un classique, un monument sportif,
mais pas un match qui serait aujourd'hui classé à haut risque. D'abord parce qu'il y avait un grand respect pour l'école nantaise, mais aussi parce qu'il n'y a pas de proximité géographique. Il
n'y a pas plus éloigné que Nantes ! Même Lille est plus près ! » L'éloignement ne favorisait pas le conflit entre supporters, donc, mais aussi parce que la culture de la formation rapprochait les
deux clubs. Il n'y avait pas donc pas de communion entre les deux publics, mais pas de violences non plus. « A Nantes comme à Saint-Étienne, on préfère les joueurs issus du cru. Au contraire d'un
club comme Marseille, les travaux de Christian Bromberger (ethnologue spécialiste des mouvements de supporters, ndlr) l'ont prouvé, où l'on a le culte de la vedette ».
L'attitude des supporters, vis à vis des joueurs, n'est pas la même à Nantes et à Saint-Étienne. « A Saint-Etienne, lorsqu'un Piazza ou un Revelli doit passer au milieu de la foule pour aller
s'échauffer avant le match, c'est toute la foule qui s'écarte », se rappelle Jacques Vendroux. Cette mentalité est spécifique à Saint-Étienne, ville touchée par le chômage... Le supporter agit de
cette manière car il sait qu'une heure plus tard, le joueur en question lui apportera du bonheur ». Cela ne signifie pas que le supporter nantais ne respecte pas les joueurs de son club, bien au
contraire, mais il ne l'idolâtrera pas, comme cela peut se faire dans le Forez. Il n'était pas rare à Saint-Étienne de voir un Larqué ou un Revelli discuter en ville avec un supporter qui
l'accoste. La proximité était un maître mot, pour des joueurs qui savaient d'où ils venaient. « Il faut avoir vécu et joué ici pour ressentir humilité, travail et solidarité : ce sont des mots
stéphanois », déclarait Patrick Revelli dans So Foot il y a un an.
Reste qu'à Saint-Étienne plus qu'à Nantes, même si les deux publics étaient proches de la pelouse, celui des Verts était réputé pour être plus "chaud". Le Nantais Eric Pécout en témoignait dans
L'Equipe, après un match de Coupe de France perdu dans le Chaudron : « Si Saint-Étienne a gagné, c’est grâce à ses ressources morales et à ses qualités, je ne dis pas le contraire. Mais enfin, il
y a ce public et il compte. On dit que c’est l’enfer. Ce n’est pas exagéré. Difficile à expliquer, mais quand on joue dans ces conditions, quelque chose se passe. On ressent une gêne. On sent les
joueurs survoltés. Par exemple, lorsqu’on reçoit le ballon, on se demande ce qui va arriver derrière. Je ne dis pas que les Stéphanois commettent des brutalités, mais enfin, il y a cette pression
obsédante. On ne joue pas tout à fait dans un état normal. Et quand les joueurs stéphanois prennent la balle, alors là, c’est un rouleau compresseur. Il y a un poids que l’on supporte. Je ne
connaissais pas ça. Je m’en souviendrai ».
Le public stéphanois joue un rôle important donc, mais les résultats de son équipe favorite ne doivent rien à personne. C'est ce qu'écrivait Albert Batteux en 77 : « C'est vrai que le supporter
stéphanois (...) est un supporter inconditionnel et parfois excessif. Mais ce n'est quand même pas lui qui joue, et les encouragements les plus pathétiques et les plus exaltés ne peuvent à eux
seuls donner ces qualités qui conduisent à l'invincibilité ».
Aujourd'hui, le regard de Robert Budzynski sur le sujet n'a pas changé. « Le public de Saint-Étienne était "cohérent". Le supporter stéphanois restait stéphanois même quand son équipe était sur
la mauvais pente ». A Nantes, le supporter était plus un spectateur. « Le public était même un trop bon public : il pouvait applaudir de beaux enchaînements réalisés par l'équipe adverse ».
Dans les deux clubs en tout cas, le supporter ou le spectateur - c'est selon - paie sa place. Moins cher que maintenant, mais les entrées représentent la part la plus importante des recettes
réalisées dans la saison. A titre indicatif, si entre 67 et 73, le prix des places triple à Geoffroy-Guichard, le public représente 75 % des recettes du club à l'issue de l'exercice 74-75, toutes
compétitions confondues. La publicité 9 % seulement. Une autre époque, une autre planète football, à des années-lumière des sommes astronomiques dépensées aujourd'hui en matière de droits télé. A
Nantes, selon Football Magazine en mars 76, le montant des recettes s’élève à 5 568 000 francs (848 840 euros). Afin de combler un déficit estimé à plus de 300 000 francs, le club doit atteindre
la saison suivante le chiffre de 18 000 à 20 000 spectateurs par match à domicile, contre 14 000 en moyenne jusque-là.
5 1) : La première enquête d'envergure sur les supporters stéphanois date de 1970. Selon celle-ci, les membres associés sont composés à 25 % par des ouvriers, à 25 % par des employés et à 18 %
par des étudiants.
5 - Deux clubs, deux stades
« Un club, un stade, une ville ». Dans peu de villes de France on retrouve ce triptyque. À Saint-Étienne si. Son stade, Geoffroy-Guichard - du nom
du créateur de Casino, père de Pierre, le fondateur de l’ASSE -, rentre dans la catégorie des stades mythiques. Il ne tient pas son surnom de "Chaudron" pour rien. « Cette appellation remonte à
1974, année des premiers renversements de situation en Coupe (match de Split, perdu 4-1 à l‘aller, remporté 5-1 au retour, ndlr) », explique Pascal Charroin, directeur du département STAPS à
l’université de Saint-Étienne. Le stade Geoffroy-Guichard devient donc le Chaudron cette année-là, chauffé à blanc par un public en ébullition, un douzième homme remonté comme une pendule par
l’enjeu des joutes européennes notamment. « Le Chaudron encore, parce que c’était là où se fabriquait la potion magique nécessaire pour remonter n’importe quel score », poursuit Pascal Charroin.
Entre 1970 et 1984, le stade connaît des évolutions marquantes. C’est en 70 que d’importants travaux sont achevés, portant la capacité du stade à 36 000 personnes. Neuf ans plus tard, la
modification de la pente des gradins debout, autrement dit du kop, à l’anglaise, ou de la populaire permet de vendre 3 000 places supplémentaires à chaque rencontre. Mais une autre date est
déterminante : décembre 1972. Cette année-là, les nouveaux bureaux du club sont inaugurés : la façade ouest, de couleur verte, accueille à présent sur trois étages toute la partie administrative.
Depuis cette date, l’ASSE est regroupée en un seul endroit : stade, bureaux, terrains d’entraînement sont situés au nord de la ville, au beau milieu d’une zone industrielle, à proximité du site
d’exploitation de GIATT. Cette zone, reconvertie depuis, est aujourd’hui appelée technopole. L’usine qui jouxte le stade, et son haut fourneau qui recrachait une épaisse fumée noire au cours de
certains matches, existent toujours. C’est précisément ce type d‘organisation, où toutes les structures du club sont réunies en un seul endroit, qui est peut-être l’un des secrets de la réussite
sportive de Saint-Étienne. « Si j’étais président de club, je m’arrangerais pour que tout soit comme à Saint-Étienne, confie Jacques Vendroux. Les joueurs se changeaient au même endroit dans la
semaine pour l’entraînement et le jour du match. Ils avaient leurs repères ! Pour aller au secrétariat, régler une broutille, même chose, ils n’avaient pas besoin de faire dix kilomètres en
voiture, commente l’actuel directeur des sports de Radio France. A Nantes, les joueurs s’entraînent au Parc de Procé ou à Basses-Landes, et jouent à Marcel-Saupin. Les bureaux sont en
centre-ville (lire "Thierry Tusseau vous invite au FC Nantes"). Plus que Marcel-Saupin, le stade Geoffroy-Guichard est un véritable lieu de culte. Avant un match, même aujourd’hui, on ressent
l’existence d’une "foi verte" qui n’existe nulle part ailleurs en France. C’est dans le Chaudron que les supporters verts sont en fusion et en communion avec leur équipe. Le supporter vert de
passage à Saint-Étienne, même si ce n’est pas un jour de match, se doit de passer devant le stade.
A Nantes, le stade Marcel-Saupin - du nom du principal fondateur du club - existait avant même le FC Nantes. Pourtant, l’histoire de ce stade, construit en 1937 sur les bords de la Loire, en
centre-ville est riche en événements. Le stade, totalement reconfiguré en 1969, voit le FC Nantes affronter l’AS Saint-Étienne. Luxe pour l’époque, on y dénombre 13 000 places assises (dont 11
000 numérotées) et 16 000 places debout. On parle souvent de l’invincibilité des Verts dans leur antre de Geoffroy-Guichard, mais ce sont pourtant les Nantais à Marcel-Saupin qui détiennent le
record, avec, du 15 mai 76 au 7 avril 81, quatre-vingt victoires et douze matches nuls. Au cours de ces quatre-vingt-douze rencontres, les Jaunes marquent en moyenne 2,57 buts par match. Un score
à faire pâlir d’envie les actuels supporters du championnat de France. L'ancien stade Malakoff paraît même une forteresse imprenable pour les Stéphanois, puisqu'en arrachant le point du match nul
au cours de la saison 79-80, il s'agit du premier point ramené de là-bas depuis près de vingt ans. Les supporters de Nantes, réputés moins chauds que leurs homologues de Saint-Étienne, sont
situés dans le stade très près de la pelouse. Ce qui confère, selon Patrice Rio, défenseur central du FC Nantes, « un avantage de cinq ou six points à l’entame de chaque saison ». Si le stade des
Jaunes n’est pas un stade mythique au sens strict du terme, les petites histoires et les légendes ne manquent pas sur les bords du Canal Saint-Félix. Il se dit que Jean Vincent, l’entraîneur des
Canaris de 76 à 82 (et par ailleurs sélectionneur du Cameroun) aurait reçu de la part d'un marabout un sachet contenant du sable magique. Sable destiné à porter chance aux Canaris. Jean Vincent,
négligemment, l’aurait dispersé près d’un poteau de Marcel-Saupin après plusieurs matches. Le FC Nantes, quelques minutes plus tard, était battu sur son terrain par Auxerre, qui mettait ainsi fin
à l’impressionnante série d’invincibilité des Nantais.
Le FC Nantes, à la différence de l’AS Saint-Étienne, n’évolue plus aujourd’hui dans son stade d’origine. Les Canaris obtiennent leur dernier titre à Marcel-Saupin au cours de la saison 1982-83. «
Le stade Saupin, lui, vit ses plus belles années : celles qui sentent la merguez et les frites, lorsque les cafés du boulevard installaient sur des tréteaux une buvette improvisée, à la mi-temps,
pour servir muscadet et vin rouge. Mais lors des rencontres importantes, contre Saint-Étienne, Marseille, ou Bordeaux, le stade se révèle trop petit pour accueillir tous les supporters, et les
plus imprudents des recalés escaladent les projecteurs pour s'installer sur le toit. Le FC Nantes va devoir déménager. » (source : Stades Myhtiques)
La saison 83-84 est la dernière des Jaunes à Saupin. Lors de l’ultime journée de championnat, le FC Nantes rencontre Saint-Étienne. Nous sommes le 28 avril 1984. Les Jaunes s’imposent sur le plus
petit des scores, face au Verts. But de Vahid Halilhodzic. Saint-Étienne est rétrogradé en deuxième division. C’est le début de la fin pour les Foréziens, qui vont mettre de longues années avant
de ressortir la tête de l’eau. Depuis cette date, le club de Nantes évolue en périphérie de la ville au stade de la Beaujoire-Louis-Fontenau. Marcel-Saupin, vit peut-être ses derniers jours, la
réserve du FC Nantes y joue tous ses matches à domicile. Le stade, qui appartient à la municipalité, n’est pas à l’abri d’une démolition, et y a déjà échappé de peu il y a quelques années. Un
jour, peut-être, des bureaux ou un hôtel s'élèveront en lieu et place de cette enceinte chargée d’un glorieux passé.
6 - Deux collectifs pour une perle rare
Nous sommes en 1978. Michel Platini est alors le meneur de jeu de l‘AS Nancy Lorraine et de l'équipe de France. Il est déjà le meilleur
joueur français. Avant de partir à Turin, dans l’un des plus grands clubs d’Europe, il va rester deux saisons dans un autre club français… l’AS Saint-Étienne. Pourtant, celui qui fut ballon d’or
à trois reprises était à deux doigts d’évoluer au FC Nantes.
A cette époque, le sponsor maillot du FC Nantes est Europe 1. Son patron : Jean-Luc Lagardère. Le club nantais est dans une spirale positive, champion en 77, et futur vainqueur de sa première
coupe de France, en 79. Jean-Luc Lagardère propose à des dirigeants du FC Nantes de réaliser un gros coup. Acheter « Platoche » à Nancy et le faire venir dans la cité des Ducs. Quelques temps
plus tard, le président Louis Fonteneau soumet cette question en conseil d’administration. Résultat du vote : vingt voix contre. Une abstention. Platini ne signera jamais à Nantes. Plusieurs
hypothèses pour expliquer ce refus.
D’abord la peur, de la part de certains, de perdre du pouvoir au sein du club, et voir l’entrepreneur parisien s’impliquer dans la gestion du club. « Pourtant, Jean-Luc Lagardère serait resté à
Paris, pour ses affaires et aurait suivi Nantes de loin », confie aujourd’hui Robert Budzynski, un brin amer.
Une autre hypothèse, est alors soutenue par le magazine Football sélection dans un numéro paru à la fin de la saison 81. Elle souligne l’influence du capitaine des jaunes resté seize années au
club : Henri Michel.
« On sait - ou l’on ne sait pas - que Michel, l’année dernière, n’a pas accueilli de façon très favorable l’arrivée éventuelle de Michel Platini à Nantes. Séquelle de divergences observées en
Argentine, Platini ayant, dit-on, imputé son rendement assez moyen, en effet, à la présence du Nantais à ses côtés, dans un rôle de meneur doublonnant avec le sien ? Pas le moins du monde, et
Michel s’est expliqué à ce sujet :
- A Nantes, il y avait un milieu de terrain nommé Gilles Rampillon, dont les qualités, même si elles sont différentes de celles de Platini, ne sont pas négligeables. Je considère que l’engagement
de Michel Platini aurait forcément eu pour conséquence l’élimination de Gilles, ce qui n’était ni juste, eu égard aux services que celui-ci a rendu au club, ni judicieux compte tenu de
l’efficacité collective que sa parfaite connaissance du jeu nantais confère à Rampillon. »
Pour Jacques Vendroux, pas de doute possible, c'est bien Henri Michel qui a fait pression sur les membres du CA pour que Michel Platini ne signe pas à Nantes : « Car si Platini vient à Nantes,
Michel perd de son aura. L'inverse aurait été tout aussi vrai ».
Quoiqu’il en soit, l’arrivée de Michel Platini au FC Nantes aurait été un plus indéniable pour le club et lui aurait permit de franchir un palier supplémentaire. « Ca ne s’est pas forcément vu
sur le moment, mais je pense que dix ans après, le club en a subi les conséquences », estime aujourd’hui Thierry Tusseau.
A l'inverse, si l'arrivée de Michel Platini fait du bien aux Verts sur le court terme, son départ deux ans plus tard fera apparaître au grand jour les lacunes du club. « Platini, va consolider
l'AS Saint-Étienne de manière virtuelle, analyse Jacques Vendroux. Avec son nom, il va prolonger artificiellement l'histoire des Verts ». Platini, avec les Rep, Zimako par exemple, arrive au club
à un moment ou un cycle nouveau s'est enclenché dans le Forez. Saint-Étienne se régénère par l'extérieur, un mouvement amorcé dès 1978. Accéder au sommet est déjà difficile, s'y maintenir l'est
encore plus. Le club l'a appris à ses dépens.
Finalement, le meneur de jeu, passe deux saison dans le Forez. Il signe à Saint-Étienne le 1er juin 79. Courtisé depuis plus d'un an, Roger Rocher débourse un peu moins de deux millions de francs
pour sa venue. Pour sa première saison, en 79-80, les Verts ne remportent aucun titre. Gérard Farison, coéquipier de Michel Platini cette année-là, juste avant qu'il n'arrête sa carrière, s’en
souvient : « On voyait que ça le changeait de Nancy. A Saint-Étienne, il n’y avait pas de traitement de faveur, tout les monde était traité de la même manière ».
« Est-ce Michel Platini qui va à Saint-Étienne ou est-ce Saint-Étienne qui est allé et continuera d'aller à Michel Platini ? » s'interroge Football Sélection en 79. Toujours est-il que pour le
principal intéressé, si venir dans la Loire n'est qu'une étape avant d'aller voir ailleurs, il s'agit aussi d'un challenge à relever. Il s'en explique dans le même magazine : « En venant à
Saint-Etienne, je n'ai pas choisi la facilité. Au contraire : les Verts ont forgé leur réputation sans moi et si mon apport venait à se révéler moins bénéfique que prévu, on m'en attribuerait la
responsabilité ». Pour Football Sélection, l’arrivée au club de Michel Platini qui coïncide avec le départ d’Oswaldo Piazza est un symbole : « Si jusqu'à présent, à Saint-Étienne on a fait de la
puissance et de la hargne des armes sinon uniques, du moins largement utilisées, l'arrivée de Platini a les plus grandes chances de modifier cet état d'esprit ».
A la fin de l’année suivante, en 81, les Verts sont sacrés champions de France. Michel Platini quitte la France pour la Juventus de Turin.
En équipe de France, Michel Hidalgo, le sélectionneur, impose l'idée selon laquelle il est possible de jouer à plusieurs meneurs de jeu : Michel Platini, le Stéphanois et Gilles Rampillon, le
Nantais évoluent côte à côte sans aucun problème.